Stanislas, Averroès : l’enseignement privé, ses dérives et le deux poids deux mesures du gouvernement
- afmjsnord
- 28 janv. 2024
- 7 min de lecture
Au-delà de son très large portefeuille qui a suscité la polémique à l’instant même où
il a été annoncé, on aurait pu croire qu’Amélie Oudéa-Castéra veuille faire profil bas... Préparer les Jeux Olympiques de l’été 2024 et redresser l’Education Nationale semblent être
deux missions qui nécessitent un travail acharné et non des casseroles. Mais cela, c’était sans
compter sur une de ses premières interventions médiatiques, lorsque la ministre a décidé de
répondre à la rumeur selon laquelle ses enfants seraient scolarisés dans l'établissement privé
catholique Stanislas, du VIe arrondissement de Paris. Alors, pour justifier ce choix, Madame
Oudéa-Castéra invoque un “paquet d'heures non remplacées”, le “choix de la proximité” et
sa liberté personnelle de mère de famille. En somme, des arguments valables. Mais qui ne
peuvent être énoncées quand on est ministre de l’Education Nationale et que l’on a la charge de veiller sur un service public en souffrance. S’en sont alors suivis 10 jours de révélations journalistiques, qui nous ont permis d’apprendre que “Stan”, en plus d’être un établissement parmi les plus huppés de la capitale, s’arroge d’un règlement intérieur plus que ferme (un euphémisme pour dire sexiste et réactionnaire), ou encore des cours de catéchisme obligatoire où l’homophobie et la défiance vis-à-vis des lois de la République règnent... Pour toutes ces fantastiques initiatives, Stanislas bénéficie de 400 000 euros de subventions “bonus” de la part de la région Ile-de-France, somme dépassant les seules obligations légales de la collectivité. Rappelons qu’à l’échelle de la France, ce sont 13 milliards d’euros d’argent public qui sont injectés dans l’école privée sous contrat. Cerise sur le gâteau, la ministre a fait le choix volontaire de mettre ses fils dans des classes non-mixte.
Cette polémique a fait resurgir, et non sans raison, le cas du lycée privé musulman
Averroès, à Lille. Pour rappel, le préfet Leclerc des Hauts-de-France avait décidé, à la suite
de multiples rapports administratifs, de rompre le contrat d'association entre l’Etat et le
lycée. En effet, des cas d’homophobie et de financement jugés douteux de la part du Qatar
avaient pu être relevés par le passé, bien que les rapport cités ne fassent pas état d’une
situation alarmante et fondamentalement contraire aux lois de la République. Cela avait
provoqué un tollé, puisque d'autres enquêtes administratives n’avaient rien relevé sur cet
établissement, qui compte par ailleurs un taux de bacheliers de près de 100%.
Dans les deux cas, deux lycées considérés comme d’excellence donc. Les récentes
révélations quant à Stanislas font écho au cas Averroès : des rapports sur les pratiques non
conformes aux principes républicains, mais une différence par la suite dans le traitement et
les sanctions en découlant qui interrogent. Deux établissements privés soumis à la loi Debré
de 1959, mais l’un qui dérange aujourd’hui plus que l’autre dans ses dérives.
Les dérives de l’enseignement privé confessionnel et le tragique arbitraire des pouvoirs publics
Au-delà du questionnement général sur le bien-fondé de l’enseignement privé, ses
conséquences sur l’égalité des chances et l’entre soi qui en résulte, revenons sur la
justification digne des pires écoles de communication de la ministre. Non, Madame
Oudéa-Castera n’a pas mis ses enfants dans cet établissement de par la proximité de celui-ci
avec son domicile : habiter rue Stanislas ne justifie pas ce choix, quand la capitale regorge
des établissements publics et privés des plus renommés. 4 minutes à pied de plus et l’école
Alsacienne qui a accueilli durant sa jeunesse son supérieur hiérarchique aurait ouvert ses
portes à ses deux enfants. Choisir « Stan », c’est choisir le privé catholique intégriste,
réactionnaire. Réactionnaire oui, car faire le choix de classes non-mixtes pour ses enfants,
c’est avoir in fine le raisonnement suivant : “Mes fils ne doivent pas être déconcentrés par les filles en classe”. Logique contraire à ce pourquoi l'école républicaine existe, qui va à
l'encontre de la logique universaliste qui en est le fondement, l’origine et l’aboutissement.
C’est un choix par valeurs, mais c’est surtout un choix indigne d’une ministre de l’Education
nationale. Ce choix personnel s’est fait en amont de sa nomination, et c’est bien pour cela
qu’elle n’aurait pas dû être nommée. Représenter l’Education nationale, être sa cheffe de file, c’est respecter et chercher à comprendre le mal-être des fonctionnaires plutôt que de les dénoncer. Madame Oudéa-Castera a fait le choix de l’individualisme, sommes toutes.
La gravité des révélations sur l’établissement parisien devrait a minima provoquer
une réaction de la part de l'exécutif, mais en réalité, rien du tout. Saluons toutefois la
décision de la mairie de Paris de stopper les subventions de l’école Stanislas, ce qui montre
bien ici que la puissance publique a un droit de regard et le pouvoir d’agir sur ce qu’il se
passe dans les établissements privés.
L’argument favorable à l'enseignement privé confessionnel repose sur une valeur
fondamentale de notre République : la liberté en tant que parents, de scolariser son enfant
dans une école relative aux valeurs que l’on souhaite leur transmettre. Averroès ou Stanislas
sont tous deux la matérialisation de cela (bien que la “liberté” de mettre ses enfants à
Stanislas dans le VIe arrondissement de Paris pour plus de 2000€ par an puisse être nuancée). Cependant, si c’est bien pour cela que la loi est faite, un contrat est passé entre
l'État et le lycée privé confessionnel. Ce contrat doit être respecté, en garantissant la suivie
des programmes scolaires par exemple.
Mais dans nos deux cas, le contrat se retrouve brisé par des actes illégaux... Quand
nous pouvons comprendre la motivation de la rupture du contrat entre l’Etat et le lycée
Averroès par le (ex-)préfet du Nord à la suite de rapports (sélectionnés expressément pour
leur contenu défavorable au maintien de l’agrément) soulevant des financements non
conformes, les pouvoirs publics agissent selon la loi. La sélection des rapports peut d’ores et
déjà questionner le fondement et la volonté derrière l’arrêt des financements à ce lycée de
800 élèves. Ce qui doit nous interpeller cependant, c’est l’inégal traitement appliqué par le
ministère entre Stanislas et Averroès. Révélés dans Mediapart, des rapports relevant les
pratiques illégales du lycée parisien (oui, l’homophobie est punie par la loi, de même que la
non-mixité, qui malgré son caractère “de modalité d’organisation de l’enseignement” la
rendant non discriminatoire par la loi du 27 mai 2008 sous la présidence de Nicolas Sarkozy,
reste contraire aux valeurs républicaines) ont fait surgir cette similarité des situations.
Le constat est ainsi simple : des situations similaires dans la forme, un traitement
inégal dans le fond. Quel enseignement pouvons-nous tirer de cette différence de traitement ? Pourquoi “Stan” ne se verra pas retirer ses financements (déjà qu’il en a plus que les autres lycées) alors qu’il rompt le pacte républicain ? Le deux poids deux mesures auquel nous faisons face est symptomatique des maux de notre République. Outre toutes les inégalités que l'Éducation nationale n’arrive pas (ou ne cherche pas) à solutionner, la politique poursuivie par les gouvernements qui se suivent et qui se ressemblent n’est pas sur le chemin du projet voulu par les penseurs de notre École. Égaux devant la loi, la direction de Stanislas ne doit pas bénéficier d’un passe droit par rapport au lycée Averroès. Le lycée Averroès aurait-il connu la présente situation si les enfants de la ministre de l’Éducation y avaient été scolarisés ? S’il accueillait les enfants des plus bourgeois habitants de la France ?
Le jeune gouvernement Attal n’est pas bien parti pour rompre avec la dynamique d’affaiblissement des services publics. La ministre de l’éducation nationale n’est ainsi que
l’incarnation de problématiques qui lui sont antérieures : nommés pour une seule mission,
jadis défenseurs de l'École républicaine, publique et privée, unique et soumise au même
droit, ils en sont aujourd’hui les fossoyeurs.
Enfin, nous pensons que rompre le contrat qui lie le lycée Averroès à l’Etat est une erreur. En effet, même s’il existe des dérives clairement homophobes et que le financement
par une puissance étrangère d’un établissement scolaire sur le sol français est à remettre en
question, supprimer l’agrément d'Averroès n’est pas la bonne solution. En gardant le lycée
sous son giron, l’Etat et la puissance publique disposent d’un droit de regard sur les
enseignements dispensés, et peuvent effectuer facilement des contrôles administratifs visant
à examiner la conformité de ce qui est enseigné avec les valeurs de la République. Or, si ce
lycée devient un “hors-contrat”, il en est fini de cela. Les établissements confessionnels
hors-contrats sont effectivement la porte d’entrée à nombre de dérives religieuses qui sont
dangereuses. Loin de nous l’idée d’encourager le privé qui est “en règle”, mais nous pensons que la bataille contre l'obscurantisme religieux sera encore plus difficile si l’Etat perd de son pouvoir en déchirant ce contrat avec Averroès. Par ailleurs, ce lycée est dit “d’excellence”, et ne pas prendre en compte le très bon niveau de ses élèves relève selon nous de l’erreur. En somme, il serait plus sage de garder Averroès sous le contrôle des pouvoirs publics pour mieux appréhender les dérives religieuses potentielles. C’est par l’intégration des différences et des valeurs qu’il est possible de les faire s’incorporer au sein de l’universalisme républicain — et donc de notre cadre légal.
En conclusion, pour l'École de la République
Jeunes socialistes du Nord, nous sommes républicains et républicaines, et donc
attachés à l'école publique qui doit être refondée car elle demeure le socle d’une société
apaisée et un outil d'émancipation pour toutes et tous. C’est pour cela que nous dénonçons
les règles et les enseignements de Stanislas basés sur une prétendue supériorité des
Évangiles sur les lois de la Républiques. C’est également pour cela que nous ne nions pas la
nécessité de sanctionner les pratiques non conformes aux règles communes du lycée
Averroès. Mais ce que nous dénonçons surtout, c’est l'usage de l’arbitraire par le
gouvernement, qui décide de fermer les yeux sur les pratiques rigoristes du chic lycée
parisien, et la non-exemplarité de la ministre qui alimente le séparatisme social et la
reproduction de classe qui va avec. Rompre avec l’un, et passer sous silence les actes de
l’autre, c’est une revendication politique qui coupe court avec l’égalité de traitement des
établissements scolaires.
L'Ecole doit être le lieu de l’égalité des chances et des possibilités, c’est pour cela qu'il
nous faut réfléchir collectivement au modèle d'Ecole, et donc de société, que nous voulons
demain. L’École permet de donner à choisir une autre voix à celles et ceux qui n’en ont pas la possibilité aujourd’hui. “Quand on sent le besoin de libérer la pensée individuelle, c’est que, d’une manière générale, on sent le besoin de libérer l’individu” disait déjà Émile Durkheim en 1905. Il ajoutait que le rôle de l’institution scolaire est “d’aider les jeunes générations à prendre conscience de l’idéal nouveau vers lequel elles tendent confusément, et qu’elle les oriente dans ce sens. Il ne suffit pas qu’elle conserve le passé, il faut qu’elle prépare l’avenir”. Cet avenir ne saurait se préparer dans la l’arbitraire ou dans le repli sur soi. Dans cette perspective, l'inclusion sur la carte scolaire des établissements privés est une solution aux enjeux de mixité sociale et une réponse à la possibilité injuste qu'ont aujourd'hui, les parents en mesure de choisir la scolarité de leurs enfants, quand les autres n’auront jamais cette « liberté » revendiquée par les premiers. Elle doit être la première étape d’un grand plan visant à instituer un service public unifié de l’École. Finissons en avec le deux poids deux mesures : l’Ecole doit être unique et indivisible.


